L'important n'est pas la destination mais le voyage.

Voyager à temps complet, des vacances 365 jours par an ?

Lorsqu’on lit des blogs de voyageurs, on trouve de tout. De celui vous présente une vie idyllique, sous un ciel toujours bleu, au bord de plages de sable blanc et de mers turquoises et que vous jalousez à en crever ; à celui qui vous décrit par le menu toutes ses galères et que l’on a pas envie de suivre et encore moins d’imiter. C’est l’une des première chose que l’on nous dit « trop cool, des vacances toute l’année! ».

Alors, des vacances ou des galères à n’en plus finir?

Vous vous en doutez, la réponse n’est pas si tranchée. Tout dépend déjà de ce que l’on considère comme des vacances, et de ce que l’on considère comme une galère. De manière générale, je dirais que c’est une vie quotidienne, plus ou moins comme la votre, le patron tyrannique et les horaires imposés en moins. On vit, on cuisine, on mange, on dort, on fait les courses, on prend la route. C’est une vie quotidienne, qui comprend son lot de joies et de plaisir, mais aussi son lot de problèmes, de corvées et d’ennui.

Si pour vous, des vacances c’est l’hôtel avec piscine, le restaurant a tous les repas et les activités culturelles ou sportives du genre tour en hélicoptère, plongée sous-marine ou safari en bateau tous les jours, alors la réponse est clairement, NON, un voyage au long cours ce ne sont pas des vacances. Déjà, parce que pour vous payer cela pendant 8/15 jours, vous avez économisé pendant 1 an et vous avez donc un budget conséquent à dépenser en peu de temps. Peu de voyageurs à temps complet peuvent vivre sur un tel pied, d’ailleurs, ce ne serait pas vraiment compatible avec la philosophie de beaucoup d’entre eux qui s’orientent généralement vers le rejet du consumérisme ; et vers un minimalisme plus ou moins important (d’ailleurs je reparlerais de cela dans un prochain article, stay tunned). Un voyage au long cours c’est presque toujours un budget draconien à respecter, où l’on ne dépense que l’indispensable et où les plaisirs exceptionnel sont, justement, exceptionnels.

Le voyage au long cours, comme je l’ai dit plus haut, c’est comme votre vie quotidienne, mais en plus compliqué. Pourquoi est-ce plus compliqué ?

  • Vous cuisinez ou bien vous avez envie de prendre une douche 2x par jour, pas de problèmes, vous ouvrez le robinet et les eaux disparaissent toutes seules – seules vos factures d’eau et d’assainissement vous rappellent, une fois par an, que vous avez l’eau courante et le traitement des eaux usées. Vous avez une envie pressante, hop, un détour dans la salle de bain et une chasse d’eau plus tard, on n’y pense plus.
    Dans un voyage au long cours en véhicule, l’eau est en quantité limitée. Idem pour le stockage des eaux usées et des toilettes, qu’elles soient chimiques, sur un systeme SOG ou sèches. En conséquence, il faut faire le plein d’eau, et donc, trouver de l’eau. Un robinet ou une rivière. 100L, si vous prenez une douche 2x/jour, c’est fini en 48h. On apprend à économiser parce que chercher de l’eau ça peut aussi être une galère. Vider les eaux usées : trouver un endroit ad-hoc, prendre garde a ce que l’on jette dans ses eaux usées et fabriquer tous ses produits eco-friendly pour ne pas prendre de risque parce qu’on ne trouve pas partout des vidanges dédiées. Vider des toilettes (sèches dans notre cas), retirer le seau, les enterrer a l’endroit adapté ou trouver des toilettes sèches ou les vider (au pire des cas, jeter le sac dans une poubelle, mais ca reste la solution de repli). Se débarrasser de ses déchets, les trier pour limiter ce qu’on jette, trouver des poubelles, du tri sélectif ; il ne suffit pas d’aller dans le garage mettre le tout dans le bac. Tout cela revient de manière régulière. Certes, c’est gratuit 99% du temps. Mais qui dit gratuit, dit forcement contraintes … c’est un choix.
  • Vous avez du linge sale, hop, direction la buanderie – salle d’eau – cuisine – sous-sol ; dans la machine, puis au sèche-linge. C’est l’affaire de quelques minutes. En voyage, ca commence par localiser une laverie, faire des aller-retours, surveiller, payer à chaque fois. Attendre. Mettre au sèche-linge. Attendre. Si on n’a pas de laverie sous la main, alors il faut laver son linge à la main ou dans une mini-machine, qui dans tous les cas, ne fait que le lavage. Trouver un point d’eau (robinet ou rivière), fabriquer une lessive eco-friendly, charrier des seaux/bidons d’eau. Il faut rincer soigneusement, les mains dans l’eau froide, essorer, puis essorer encore dans une serviette pour que cela sèche plus vite. Étendre, dans le véhicule ou dehors, et attendre que cela sèche, parfois plusieurs jours. Faire un lot de lessive à la main représente une demie-journée de travail dédié. Et comme on emporte peu de linge … cela revient régulièrement.
  • Quand vous allez faire vos courses, vous ne pouvez pas aller dans votre magasin préféré où vous savez que vous allez trouver vos produits habituels. Vous allez à chaque fois dans un nouveau magasin, une nouvelle enseigne avec ses propres produits et ses propres marques. Il faut vérifier toutes les étiquettes, souvent avec l’aide de Google Traduction ; tous les prix ; apprendre à composer avec ce que vous trouvez et qui n’est peut être pas ce dont vous aviez envie, et peut-être pas non plus la qualité recherchée.
  • Si jamais votre véhicule tombe en panne et que vous ne pouvez pas solutionner le problème vous-même, vous devrez faire appel a un garagiste. Vous ne pouvez pas vous rendre chez votre garagiste préféré, en qui vous avez toute confiance. Vous devez trouver un garage là où vous êtes et croiser les doigts. C’est votre maison, donc vous ne pouvez pas le laisser. Il ne suffit pas de se faire prêter un véhicule de courtoisie. Il peut aussi être difficile avec la barrière de la langue, d’expliquer son problème, ou difficile de se procurer les pièces nécessaires.  C’est bien entendu toujours possible : nous avons eu recours à des garage en Angleterre (Embrayage et roulements), en Espagne (pneus et supports moteurs) et en Finlande (Têtes d’amortisseurs) ; nous avons réussi a nous comprendre et le travail a été propre et rapide. Néanmoins c’est toujours plus compliqué et une source de stress.
    Il peut aussi arriver de se retrouver en panne, ou bloqué sur un chemin, une route ou un parking dont on n’avait pas anticipé la difficulté (rochers sous-jacents, boue ou sable profond subit, par exemple). Dans ces cas-là, il faut aller chercher de l’aide ou trouver des solutions. On ne peut pas toujours se reposer sur les autres.
  • Si vous, ou votre chien, tombez malade, impossible de vous rendre chez votre médecin, dentiste, ostéopathe, vétérinaire (rayez la mention inutile) préféré. Vous devrez faire confiance a un inconnu, a un système qui ne fonctionne pas comme le notre et dont on ne maîtrise pas les rouages, ce qui peut être une source de stress importante quand on est en plus dans l’urgence. Incompréhensions liées à la langue, au système quand on cherche quelque chose qui n’existe pas : par exemple, en Norvège quand Do est tombé malade, nous avons voulu aller aux Urgences de l’hôpital d’Hammerfest. Mais les Urgences, ici, cela n’existe pas : donc le personnel ne comprenait pas ce que nous cherchions, le concept est inconnu. Si vous avez une urgence, il faut appeler une ambulance, qui emmène d’abord chez un médecin qui ensuite réfère à un médecin hospitalier si nécessaire. Des longues heures d’attente et de stress plus tard, des solutions ont été trouvées, mais cela peut être difficile.
  • Quand vous avez besoin de téléphoner, vous ne savez jamais si vous aurez du réseau, si cela va fonctionner, si votre interlocuteur va vous comprendre.
  • Quand vous rentrez du travail, vous savez où aller, ou vous poser, vous savez que vous serez en sécurité et vous ne vous posez pas de questions. Dans un voyage au long cours, il faut trouver l’endroit ad-hoc à chaque fois que l’on se déplace : autorisé (ou a défaut, pas interdit), sans gène pour les locaux, dans un endroit qui parait sans problème de sécurité, si possible calme et avec une vue pas trop pourrie (sinon, a quoi bon voyager si c’est pour regarder des murs en béton à chaque bivouac ?). Ca n’est pas toujours simple, malgré les apparences. Ce n’est pas un retour a l’hôtel ou au village de vacances après une journée d’oisiveté sur la plage.

En clair, ça n’est pas vraiment des vacances, mais ça n’est pas un calvaire non plus. C’est une vie quotidienne libérée des contraintes du métro-boulot-dodo, mais qui en présente d’autres, principalement liées à l’incertitude de ce que l’on va trouver. Encore une fois c’est un choix, mais mieux vaut en être conscient avant de partir, au risque de vite se heurter à des obstacles qui vont paraître insurmontables et rendre l’expérience pénible. Bien sur, comme dans un quotidien sédentaire, cela implique donc des corvées, mais de aussi de belles récompenses, le plus souvent en nature : un superbe soleil de minuit sur la mer, dormir au milieu d’un troupeau de rennes, observer le ballet des mouettes au soleil couchant, admirer un paysage nouveau tous les jours depuis une plage magnifique ou un point de vue de montagne. Rencontrer des gens avec la même vision du monde, discuter jusqu’à tard dans la nuit de tout et de rien, de choses importantes ou triviales, manger tous ensemble des plats simples, jouer à des jeux de société délirants. Dépasser ses limites, apprendre de nouvelles choses, et échanger : des idées, des compétences. Moi j’ai appris a faire du crochet, du yoga et de la slackline, et à cuisiner vegan, histoire de respecter les conviction de chacun. Do a fait de l’escalade, a testé la slackline, et a appris a pécher et a préparer du poisson. On donne ses bons plans, les endroits qu’on a préféré, des astuces. Échanger, sans être jugé, sans rapport de force, donner sans rien attendre en retour, c’est magique, et c’est parti intégrante d’un long voyage.

La récompense se situe dans tout cela et dans une certaine liberté. Bien souvent cette liberté doit être apprivoisée, car certains se sentiront bloqués sans la sécurité apportée par le salaire qui tombe tous les mois, le lieu rassurant et familier où rentrer tous les jours. Vous pouvez aussi subir les pressions d’une famille qui désapprouve, de personnes négatives qui n’hésiteront pas à vous faire des remarques désobligeantes, de gens agressifs, souvent jaloux, qui ne penseront qu’en terme d’argent et concluront systématiquement que vous êtes riches pour vivre comme ça.  Il sera difficile de faire changer les gens d’avis, car il n’est pas possible de faire appréhender la réalité de cette vie que l’on se choisit, à ceux qui ne l’ont ni choisie, ni expérimentée. Chacun vit et juge en fonction de ses propres expériences et critères.

Voyager au long cours, c’est sortir de sa zone de confort, rejeter le négativisme, trouver un nouvel équilibre, trouver son juste milieu, se trouver soi-même en dehors des normes imposées (et ce concept de vacances rentre directement dans la case des normes – partir, ou pas, définit déjà en partie dans quelle case sociale la société vous colle.), trouver qui l’on est loin de l’opinion et des pressions de ceux qui veulent que l’on soit ce que eux ont décidé. Être libre de  choisir où le soleil va se coucher pour vous, quel air vous allez respirer, tout simplement être libre d’être vous-même (et ca n’est pas si simple …)

Soyez vous-même : tous les autres sont déjà pris.
— Oscar Wilde

Vous avez compris, il n’y a pas de réponse à la question parce que ce ne sont pas des vacances : c’est bien plus que ça – et cela ne rentre au final pas dans les cases!